Le jugement des Juges Martland, Ritchie, Hall et Laskin a été rendu par
[TRADUCTION] La seule autre chose que je tiens à mentionner, c’est que je suis entièrement d’accord avec mes collègues sur le point suivant, savoir que si l’on souscrit aux conclusions de droit et de fait du savant juge du tribunal d’instance inférieure, et que la seule différence est que la cour d’appel accorde plus d’importance à un fait particulier que le juge d’instance inférieure ne l’a fait, il faut avoir des raisons extrêmement convaincantes pour modifier la répartition du blâme qu’a fixée le savant juge d’instance inférieure à l’égard de chacun des navires.
[TRADUCTION] Bien entendu, nous avons le pouvoir de réexaminer l’affaire à partir des notes sténographiques, ce réexamen comportant aussi l’appréciation de la valeur relative des témoignages, parce que l’appel devient une nouvelle audition en vertu de règles qui ont force de loi: Ordonnance LXVIII., règle 1. Toutefois, le fait de se souvenir et de tenir compte de ce fait n’est pas simplement une question de pouvoir discrétionnaire, mais de justice et d’obligation judiciaire. Néanmoins, le fait de ne pas avoir vu les
témoins place les juges d’une cour d’appel dans une situation qui reste désavantageuse par rapport à celle du juge de première instance et, à moins que l’on ne démontre que ce dernier a omis de profiter de cet avantage, ou qu’il s’en est clairement servi à mauvais escient, la cour d’instance supérieure ne doit pas prendre la responsabilité d’infirmer des conclusions ainsi tirées, lorsqu’elle ne se base que sur le résultat de ses propres comparaisons et critiques des témoins et de sa propre opinion sur les probabilités de l’affaire.
[TRADUCTION] Quant à la question de modifier la part de responsabilité de chacun, c’est primordialement une question relevant du juge qui siège au procès, et à moins que son jugement renferme quelque erreur de droit ou erreur sur les faits, il ne devrait pas être modifié.
[TRADUCTION] Je suis d’avis que les deux navires sont tous deux sérieusement à blâmer. On a prétendu au nom des appelants que dans ce cas, cette Chambre devrait modifier le partage de responsabilité fixé par le juge, pour le motif que la faute du Umtali. en virant à bâbord, est inexcusable et que celle du Corrientes est comparativement légère. Mais je souscris au partage fixé par le juge. Je crois comme lui que les deux navires sont sérieusement à blâmer et qu’il n’existe aucune raison satisfaisante d’affirmer que l’un est plus à blâmer que l’autre. Les assesseurs qui
ont assisté Vos Seigneuries sont aussi de cet avis, de même que ceux qui ont assisté le juge. Je me dois d’ajouter qu’il faudrait une raison convaincante et exceptionnelle pour amener une cour d’appel à modifier la répartition des parts de responsabilité fixées par un juge, lorsqu’elle accepte les conclusions du juge. Je doute que puisse se présenter un cas où la cour d’appel jugerait bon de le faire, mais la présente cause n’est sûrement pas un de ceux-là.
[TRADUCTION] Nous concluons que le savant juge de première instance a eu raison de décider que les navires qui sont venus en collision ont des parts de responsabilité différentes et nous ne sommes pas convaincus que lorsqu’il a réparti la responsabilité, il a de quelque façon agi en se fondant sur un motif erroné en droit ou sur une conclusion erronée quant aux faits.
[TRADUCTION] Il me semble qu’il s’agit d’une cause à laquelle s’appliquent tout particulièrement les observations de Lord Sumner, dans l’arrêt S.S. Hontestroom v. S.S. Sagaporack, [1927] A.C. 37, récemment approuvé par cette Cour dans l’affaire Prudential Trust Company v. Forseth, (1960) 21 D.L.R. (2e)
587, à la p. 593, et dans l’affaire Semanczuk c. Semanczuk, [1955] R.C.S. 658, à la p. 677, [1955] 4 D.L.R. 6. Lord Sumner dit, à la p. 47 et à la p. 48:
[TRADUCTION] «…le fait de ne pas avoir vu les témoins place les juges d’une cour d’appel dans une situation qui reste désavantageuse par rapport à celle du juge de première instance et, à moins que l’on ne démontre que ce dernier a omis de profiter de cet avantage, ou qu’il s’en est clairement servi à mauvais escient, la cour d’instance supérieure ne doit pas prendre la responsabilité d’infirmer des conclusions ainsi tirées, lorsqu’elle ne se base que sur le résultat de ses propres comparaisons et critiques des témoins et sur sa propre opinion sur les probabilités de l’affaire.»
On ne prétend pas que le savant juge de première instance s’est fondé sur un principe erroné lorsqu’il a attribué la cause de la collision à la seule négligence de Giddens, et je ne vois rien qui indique qu’il aurait soit omis de profiter, soit profité à mauvais escient, de l’avantage dont il jouissait en voyant et entendant les témoins, et la Chambre d’appel n’a pas non plus jeté le discrédit sur l’honnêteté de l’un ou l’autre des témoins sur les dépositions desquels les conclusions du juge sont fondées.
[TRADUCTION] La difficulté que présente l’appréciation de l’importance de la faute de chacun lorsqu’il s’agit de la conduite de deux navires est, comme l’a dit Lord Buckmaster à la Chambre des Lords dans l’affaire SS. Kitano Maru v. SS. Otranto, [1931] A.C. 194, à la p. 204:
[TRADUCTION] «…primordialement une question relevant du juge qui siège au procès et, à moins que son jugement renferme quelque erreur de droit ou erreur sur les faits, il ne devrait pas être modifié.»
La question a été exposée avec peut-être plus de force dans l’affaire The Luso (1934), 49 L1.L.R. 163, par le Lord juge Scrutton qui déclare, p. 165, relativement à une conclusion tirée au procès et par laquelle diverses parts de responsabilité avaient été imputées aux deux navires:
[TRADUCTION] «…avant que la cour d’appel ne modifie cette conclusion, elle doit être en mesure de démontrer que quelque chose doit être corrigé et que le savant juge a fait erreur sur un point particu-
lier d’une importance telle que si le juge avait adopté l’avis qui nous paraît bien fondé, il aurait nécessairement modifié les proportions de responsabilité.»
Les deux arrêts que je viens de citer ont été mentionnés avec approbation en cette Cour par le Juge Davis dans l’affaire S.S. Benmaple c. Ship Lafayette, [1941] R.C.S. 66, p. 75, 1 D.L.R. 161, à laquelle il a appliqué le même principe; voici ce qu’il a dit, relativement au juge de première instance:
[TRADUCTION] «…nous ne sommes pas convaincus que lorsqu’il a réparti la responsabilité, il a de quelque façon agi en se fondant sur un motif erroné en droit ou sur une conclusion erronée quant aux faits.»
Tel est aussi le jugement de Lord Sumner dans l’affaire S.S. Hontestroom v. S.S. Sagaporack, [1927] A.C. 37, à la p. 47, cité avec approbation par le Juge Martland dans l’affaire Prudential Trust Co. Ltd. c. Forseth, [1960] R.C.S. 210, à la p. 216, 30 W.W.R. 241, 21 D.L.R. (2e) 587.
Le Juge Martland: (oralement): En toute déférence pour l’arrêt de la Cour d’appel dans cette affaire et sachant que l’appréciation des deux Cours d’instance inférieure a été la même quant au partage de la responsabilité, nous ne croyons pas que ce partage tienne suffisamment compte de ce que dans cette affaire-ci la demanderesse a été heurtée en traversant la rue à un passage pour piétons, y avait priorité et s’était avancée sur une distance de 21 pieds. Les deux Cours d’instance inférieure ont conclu à la négligence de la défenderesse. Cela étant, nous estimons que l’intimée est responsable de l’accident dans une proportion de 66 2/3 p. 100. Le pourvoi doit être accueilli et le jugement de première instance modifié en conséquence. L’appelante a droit aux dépens en cette Cour et en Cour d’appel.
Notes de bas de page
- [1] (1921), 90 L.J.P. 81.
- [2] [1922] 1 A.C. 68.
- [3] [1927] A.C. 37.
- [4] [1931] A.C. 194.
- [5] [1939] 160 L.T.R. 114.
- [6] [1941] R.C.S. 66.
- [7] [1960] R.C.S. 611.
- [8] [1967] R.C.S. 54.
- [9] [1971] 5 W.W.R. 94.
Arrêts cités
- S.S. Hontestroom v. S.S. Sagaporack A.C. 37
- Semanczuk v. Semanczyk scr-1955-658
- 4 D.L.R. 6 4 D.L.R. 6
- Lord Buckmaster à la Chambre des Lords dans l’affaire SS. Kitano Maru v. SS. Otranto A.C. 194
- S.S. Benmaple v. Ship Lafayette / Maple Leaf Milling Co. Ltd. v. Ship Lafayette scr-1941-66 p 75
- Prudential Trust Co. et al. v. Forseth scr-1960-210